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Clin d'œil souriant, 2ème partie 😉

Vous aurez le plaisir de lire :

17 Un orgue miraculé : le Welte-Philharmonie du paquebot Britannic

Les personnes qui ont aimablement contribué à enrichir cette rubrique sont nommément

remerciées à la page "Sources et remerciements" des Annexes.

Vue paisible sur la mer
UN ORGUE MIRACULÉ : LE WELTE-PHILHARMONIE DU PAQUEBOT BRITANNIC

Le 21 novembre 1916, quatre ans et demi après son frère le Titanic, le navire Britannic sombrait à son tour. Le naufrage eut lieu au large de l’île de Kéa en mer Égée, des suites d’une explosion due à une mine allemande. Construit pour la compagnie maritime britannique White Star Line, le Britannic était prévu pour être le paquebot le plus luxueux de la « Classe Olympic », surpassant ses prédécesseurs, l’Olympic et le Titanic. Il devait, en particulier, accueillir à son bord un orgue de la prestigieuse série Welte-Philharmonie, construit par la firme allemande M. Welte & Söhne de Fribourg-en-Brisgau.

     Cependant, la déclaration de guerre et l’annonce d’une prochaine réquisition par la Royal Navy mirent fin au projet de carrière commerciale du Britannic avant même sa mise en service, envisagée pour 1915. Transformé en navire-hôpital et débarrassé du mobilier inutile pour cette fonction, il commença à naviguer entre le Royaume-Uni et les Dardanelles fin décembre 1915. Le naufrage eut lieu lors de sa sixième traversée et, par chance, l’orgue n’était pas (ou n’était plus ?) à bord.

     Après bien des péripéties, cet instrument, considéré comme disparu, a été « identifié » en 2007 au Musée des Automates à Musique (Museum der Musikautomaten) à Seewen, dans le canton de Soleure, en Suisse où, restauré, il est le médiateur des plus grands organistes du début du XXe siècle (dont les français Eugène Gigout et Marcel Dupré).

     La singularité de cet instrument qui peut fonctionner, soit joué par un organiste, soit automatiquement grâce à des rouleaux enregistrés, à laquelle s’ajoute l’originalité de sa destinée, mérite l’attention que nous allons lui porter, tout comme à la maison Welte et à l’héritage culturel que cette firme nous a laissé.

L'ÉPOPÉE DU BRITANNIC
• La construction du troisième paquebot de la « Classe Olympic » de la White Star Line, par les chantiers navals Harland and Wolff à Belfast, débute fin 1911. Il est prévu de le nommer « Gigantic ». En effet, bien que d’une longueur identique à celles de l’Olympic et du Titanic (269 m), il sera un peu plus large et d’un tonnage supérieur.
WhiteStarLogo copie.svg.png

• Après le naufrage du Titanic, le 15 avril 1912, les travaux sont suspendus. Suite aux résultats de l’enquête concernant le naufrage, certaines modifications en matière de sécurité sont apportées à la conception du futur navire. Au même moment, le nom « Britannic » est préféré à « Gigantic » qui pourrait être de mauvais augure car, comme Titanic, ce nom évoque la mythologie grecque.

Le Britannic est lancé le 26 février 1914, et l’aménagement intérieur peut commencer. Sa mise en service est prévue pour le printemps 1915.

Carte postale commémorant le lancement du Britannic.jpg

Carte postale commémorant le lancement du Britannic :

“White Star Line, RMS Britannic-50 000tons    Launched Feb 26th 1914”

• La guerre éclate début août 1914. La Royal Navy annonce qu’elle pourrait réquisitionner le Britannic ce qui conduit à suspendre les aménagements intérieurs.

• Réquisitionné en novembre 1915 par la Royal Navy pour servir de navire-hôpital, il est vidé des aménagements déjà installés pour sa vocation initiale et inappropriés à sa nouvelle fonction.

• Sa première traversée à destination des Dardanelles a lieu le 23 décembre 1915.

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Le Britannic, navire-hôpital pendant la première guerre mondiale

(Il a navigué de décembre 1915 au 21 novembre 1916)

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• Le naufrage survient le 21 novembre 1916 alors que, naviguant dans le détroit de Kéa pour rejoindre la ville de Moudros, le Britannic heurte une mine allemande qui explose. Il coule en 55 minutes à 120 m de profondeur dans la mer Égée. Seuls 30 officiers et membres d’équipage perdent la vie parmi les 1065 personnes à bord.

• L’épave n’est localisée qu’en 1975 par Jean-Yves Cousteau et son équipage à bord de la Calypso pourvue d’un sonar. L’année suivante, le commandant peut entrer dans l’épave mais les images réalisées sont floues. Plusieurs campagnes d’exploration suivront pour réaliser des documentaires. En mai 2025, des plongeurs professionnels ont pu remonter quelques objets, puis de nouvelles plongées ont eu lieu en septembre et en octobre.

Annonce publiée par le New York Times le 23 novembre 1916

Les nombres des décès et des survivants indiqués n’étaient pas encore connus exactement

L'ENTREPRISE WELTE : DE SA CRÉATION À L'ORGUE "WELTE-PHILHARMONIE"

On ne peut comprendre l’excellence des orgues Welte-Philharmonie, tel l’orgue destiné au Britannic, sans examiner la trajectoire suivie par l’entreprise Welte depuis sa création en 1832 par Michael Welte (1807-1880) à Vöhrenbach (en Forêt-Noire) jusqu’à la conception de l’orgue « hybride » qui nous intéresse et qui a contribué à la position commerciale dominante de Welte au début des années 1910.

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Michael Welte devant un orchestrion dans son atelier

à Vöhrenbach en 1867

Portrait peint par Fridolin Seiber

Le portrait représente le fondateur de la société M. Welte & Söhne, âgé de soixante ans, devant l'un de ses orchestrions, capable d'imiter un orchestre entier. Dans sa main gauche, il tient une partition de l'ouverture de l'opéra « Der Freischütz », et dans sa main droite un marteau avec lequel il insère les goupilles dans les cylindres à picots.

© Städtische Museen Freiburg, Foto: Axel KillianCC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Les orchestrions

    Ayant acquis une formation dans le domaine des horloges musicales, Michael Velte n’a eu de cesse de perfectionner son savoir-faire, des horloges à flûtes aux orchestrions qui imitent un orchestre entier en conjuguant les sonorités de tuyaux d’orgue avec celles d’autres dispositifs musicaux. M. Welte est, de fait, passé maître dans la facture de ces instruments à cylindres dont les mécanismes sophistiqués fonctionnent sous l’action du vent délivré par des soufflets. Leur qualité exceptionnelle est reconnue par l’attribution de nombreuses récompenses et justifie leur prix élevé qui les destine à une clientèle haut de gamme, en Allemagne comme à l’étranger. Ainsi s’affiche, dès le commencement de l’entreprise familiale Welte, ce que sera sa politique commerciale.

« Orchestrion de M. Welte de Vöhrenbach » ayant remporté une distinction à l’exposition internationale de Londres en 1862

   Cet orchestrion comporte 39 cylindres, 15 registres et 524 tuyaux, et sa fabrication a duré 33 mois.

   Il imite flûtes, flageolets, piccolos, hautbois, trompettes, cors, trombones, etc. Il comprend également un grand tambour, une timbale, un petit tambour militaire, des triangles et des cymbales. L'orchestrion interprète de nombreuses ouvertures et pièces musicales, dont des symphonies de Beethoven, jouées avec une grande précision et justesse. Lorsque tous les instruments sont joués, le son est très puissant et l'effet presque équivalent à celui d'un petit orchestre

The Illustrated London News, vol. 41, 20. Sept. 1862, pp. 321 et 323

Welteorchestrion 1862 Londres 1 (Mieux).jpg
Emil Welte_edited.jpg

Emil Welte

vers 1907

     En 1865, le fils aîné de Michael Welte, Emil (1841-1923) prend la direction d’une filiale à New York dotée d’une salle d'exposition. En 1872, les activités de la maison mère sont transférées de Vöhrenbach à Fribourg-en-Brisgau, en un emplacement judicieusement choisi pour les exportations, car proche d’un nœud ferroviaire. Michael Welte ayant également associé son deuxième fils Berthold (1843-1918) à ses activités, la firme prend le nom « M. Welte & Söhne » (M. Welte et fils).

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Berthold Welte

vers 1905

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Firme M. WELTE & SÖHNE, Fribourg-en-Brisgau (vers 1890 puis vers 1910)

L’extension des locaux en vingt ans témoigne de la prospérité de l’entreprise

Welte En-tête papier à lettres_edited.jp

     En 1880, au décès de son père, Berthold prend la direction d’une entreprise florissante possédant une large clientèle étrangère (jusqu’en Russie, Inde, Turquie, etc.). Sous la nouvelle direction, les lourds cylindres de bois à goupilles qui actionnaient les orchestrions sont remplacés par des rouleaux à musique. Ce sont des bandes de papier enroulées sur elles-mêmes sur lesquelles l’enregistrement des notes de musique et des ponctuations est réalisé par des perforations de position et de taille variables. La lecture met en œuvre un système pneumatique tel que le passage d’air au travers des perforations du papier actionne des valves et commande les dispositifs musicaux (tuyaux d’orgue, jeux d’anches, marteaux, etc.). La durée de musique enregistrée est considérablement accrue, le répertoire peut s’enrichir, le support peut être facilement remplacé ou reproduit.

    Ce procédé est breveté par Emil Welte en 1883 aux États-Unis puis, ne cessant d’être amélioré, il fait l’objet de deux nouveaux brevets portant sur le fonctionnement des soufflets en 1889. L’entreprise Welte produit les rouleaux et s’ouvre à une nouvelle clientèle.

    Le succès des nouveaux orchestrions dont certains, de grande taille, peuvent comporter jusqu’à 1000 tuyaux et être actionnés par un moteur électrique, est considérable. Un instrument de ce type est exposé en 1893 à l’exposition universelle de Chicago (World’s Columbian Exposition) où il obtient un prix et des éloges (voir ci-dessous). Le succès des orchestrions décline pourtant au tournant du siècle et la firme Welte doit innover pour conserver sa position, défi relevé par la jeune génération.

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« Orgue » Welte  de la série « Cottage »exposé à Chicago lors de l’exposition universelle (World’s Columbian Exposition) qui se tint du 1er mai au 30 octobre 1893.

   Cet instrument fut primé : « Pour la supériorité de sa méthode de construction, intégrant des caractéristiques nouvelles et originales, à savoir :

1. Un système pneumatique permettant l’utilisation de papier perforé, assurant une restitution rapide des tuyaux et des auxiliaires à un prix modique par rapport à l’ancienne méthode utilisant un cylindre ou un barillet.

2. Une harmonisation exquise des différentes tessitures, produisant des effets orchestraux riches et variés.

3. Une construction robuste et une qualité d’exécution exceptionnelle, visibles dans les moindres détails. »

   Noter l’appellation « orgue », et non « orchestrion », les deux termes étant souvent employés l’un pour l’autre pour les instruments les plus perfectionnés et souvent les plus volumineux.

Photo provenant de Musical Instruments at the World’s Columbian Exposition, Presto Company, Chicago, 1895, pp. 201-204.

Les pianos reproducteurs « Welte-Mignon »

        En 1904, Edwin Welte (1876-1958), fils de Berthold, et son beau-frère Karl Bokisch (1874-1952) perfectionnent l’enregistrement, sur des rouleaux, des morceaux joués au piano afin de reproduire fidèlement les subtilités de l’interprétation. Ils inventent pour cela un dispositif codant toutes les nuances du jeu, de la dynamique aux effets de pédales, ce qui représente une véritable prouesse technique. La lecture des rouleaux doit, bien sûr, être effectuée par un piano pour restaurer la sonorité de l’instrument. La qualité technique est telle qu’il n’y a ni bruit, ni distorsion.

       La qualité du rendu de l’interprétation des artistes distingue le système Welte de ceux des appareils « Pianola » lancés par Aeolian en 1897 aux États-Unis et des imitations « Phonola » (1902) de l’entreprise Hupfeld en Allemagne, et ultérieurement « Pleyela » (1905-06) de Pleyel en France.

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Edwin Welte

vers 1900

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Karl Bokisch

vers 1908

      Le système de reproduction, breveté le 21 novembre 1904, est baptisé « Welte-Mignon » ; il est présenté à la foire de printemps de Leipzig en 1905, puis commercialisé. C’est un immense succès. Les « Mignon » sont d’abord vendus sans clavier, sous le nom « Welte-Mignon Kabinett ». À partir de 1908, les clients disposant de leur propre piano peuvent acquérir un automate appelé « Vorsetzer » qui, à la place du pianiste, joue avec des doigts en bois recouverts de feutre, et des pieds métalliques.

WelteMignonKabinett copie.PNG

 Welte-Mignon Kabinett

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 Welte-Mignon Vorsetzer

actionnant le clavier d'un piano

      Le dispositif de reproduction est intégré aux pianos droits eux-mêmes en 1909, puis aux pianos à queue à partir de 1913. La qualité de la reproduction et la fidélité à l’exécution du pianiste, inattendues de la part d’un instrument de musique mécanique, conquièrent tant les musiciens que les mélomanes. On trouve le système « Welte-Mignon » chez les marques réputées que sont Steinway, Bechstein, Blüthner, Ibach, etc.

     Jugez par vous-même de la qualité d’un piano « reproducteur » Steinway-Welte en suivant le lien suivant :

https://www.youtube.com/watch?v=yKSkn8qR_Jo

Marque en lettres dorées d'un piano Steinway-Welte

Piano à queue Steinway-Welte_edited.jpg

      Les rouleaux sont enregistrés à Fribourg et à surtout Leipzig où l’entreprise Popper & Co. installe un studio d’enregistrement qui ne cesse de fonctionner. En effet, son directeur Hugo L. Popper, nommé fin 1904 représentant général de tous les produits fabriqués par Welte dans l’empire allemand, défend la distribution du « Mignon » et fait en sorte qu’un large éventail de rouleaux soit disponible à la vente. Au total environ 5500 morceaux seront enregistrés, par des musiciens compositeurs et/ou pianistes, la plupart illustres : C. Saint-Saëns, G. Fauré, E. Grieg, M.  Ravel, C. Debussy, G. Mahler, R.  Strauss, A. Scriabine, A. Friedheim (élève et secrétaire de Liszt) … H. Popper, dont la postérité a quelque peu oublié le rôle, est assurément l’artisan de la réussite commerciale du « Mignon » en Allemagne.

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Ignace Jan Paderewski enregistrant en 1906 pour Welte-Mignon

Richard Strauss enregistrant pour Welte-

Richard Strauss enregistrant en 1906 pour Welte-Mignon

Les enregistrements ont lieu à Leipzig.

À part les compositeurs et leurs épouses, sont présents :

• sur la photo de Paderewski : de g. à d. : Edwin Welte et Karl Bokisch, Julius Feurich, le facteur du piano ; devant l’instrument, Berthold Welte 

• sur la photo de Strauss : les mêmes personnes mais Hugo Popper, propriétaire du studio d’enregistrement, est à la place de Berthold Welte.

      Aux États-Unis, Le « Mignon » est distribué par la société « M. Welte & Sons, Inc. » créée par Edwin Welte, et le succès est tel qu’une usine dédiée est construite en 1912 à Poughkeepsie, près de New York, et entre en activité l'année suivante. Le « Mignon » envahira les salons mondains des grands bourgeois, des aristocrates et des industriels, les hôtels huppés, les bateaux de luxe… Le dernier enregistrement sera celui de Rudolf Serkin en 1928. L’apparition de la radio mettra fin, en 1932, à la production de ce système de reproduction qui aura généré pour Welte une explosion des commandes. Le secret n’en sera cependant jamais été dévoilé …

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Usine “Welte and Sons” à Poughkeepsie près de New York en 1912

Les orgues "Welte-Philharmonie"

      L’orgue hybride « Welte-Philharmonie », commercialisé à partir de 1912, est le résultat d’une expérience de plusieurs dizaines d’années en matière de facture d’orchestrions (et d’orgues), ainsi que du savoir-faire dans les techniques de reproduction de grande fidélité, acquis plus récemment, avec le système « Welte-Mignon ».

     Pourquoi le nom d’« orgue philharmonique » [1] ? Parce que, outre sa vocation d’orgue traditionnel dont les sonorités variées sont dues à la diversité des jeux, cet instrument est conçu pour produire à domicile une musique enregistrée avec un rendu voisin de celui d’un orchestre en concert [2].

[1] La firme américaine Aeolian, rivale de Welte aux États-Unis, implantée également en Angleterre sous le nom de Orchestrelle Co. Ltd, avait aussi développé un orgue reproducteur dit « philharmonique » dès les années 1910. En France, l’église des Gets (74) héberge l’un de ces premiers orgues qui comporte 13 jeux, 1000 tuyaux et est à transmission électro-pneumatique. Cet instrument avait été installé en 1914 chez George Davison, ancien directeur de Kodak, à Londres.

[2] Notons qu’à cette époque, le seul type d’appareil capable de reproduire de la musique à domicile est le phonographe (ou le gramophone) dont la qualité sonore est encore très médiocre.

    Au plan technique, l’orgue « Welte-Philharmonie » bénéficie de la stratégie de développement de Welte. En effet, l’acquisition en 1884 des droits concernant le brevet américain déposé par les frères W.-F. et H. Schmöle et A. Mols pour l’invention du système de traction électropneumatique a conduit Welte à maîtriser parfaitement le procédé [1] qui est donc exploité pour le nouvel orgue.

[1] Welte a construit et vendu nombre de ces mécanismes à des confrères facteurs d’orgue en Europe.

      La construction de l’orgue « Welte-Philharmonie » débute en 1909. Ce nouvel orgue est présenté à l’exposition internationale de Turin en 1911 où il rencontre un succès tel qu’en 1914 plus de trente instruments ont déjà été construits pour satisfaire les commandes. Comme les pianos « Welte-Mignon », l’orgue « Welte-Philharmonie » est destiné aux classes aisées qui affichent leur statut social en possédant cet orgue, marque de raffinement et d’élégance.

Quels sont les modèles de l'orgue "Welte-Philharmonie" ?

Six modèles de base sont proposés aux acheteurs.

• Les modèles I et II comptent 8 à 9 jeux, 52 notes, utilisent des rouleaux de 330 mm de large et 100 pistes, et ne possèdent pas de claviers.

• Les modèles III et IV sont pourvus de deux claviers (respectivement de 30 et 58 notes) et d’un pédalier de 27 notes, 10 jeux et de rouleaux de 385 mm de large et 122 pistes.

• Quant aux modèles V et VI, ils possèdent deux claviers de 58 notes chacun, un pédalier de 30 notes, 20 jeux, des timbales, une harpe et des cloches ; les rouleaux de même taille que les précédents peuvent comporter 150 pistes.

• Ces modèles de base sont modulables et peuvent être étendus en fonction des demandes du client.

      L’un des premiers orgues commercialisés est acquis en 1912 par le financier américain Howard Gould pour être installé à bord de son luxueux yacht à vapeur Niagara. En 1917, la marine américaine acquiert ce yacht comme patrouilleur, et la trace de l’orgue est perdue.

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Yacht à vapeur Niagara appartenant

au financier américain Howard Gould (1871-1959)

(livre de F. Blanchard cité ci-dessous)

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Orgue « Welte-Philharmonie » dans

la salle de musique du yacht Niagara  en 1913

(Catalogue « Welte & Söhne », 1914)

Dans l’ouvrage très illustré de Frank Blanchard, consacré au yacht Niagara, l’orgue est qualifié d’« orchestrion de concert  équivalent à un orchestre de 18 instruments ». Cet orgue ne semble, en effet, pas posséder de clavier, comme c’est le cas pour les plus petits des orgues "Welte-Philharmonie " (cf. Modèles de l'orgue ci-dessus).

Frank Blanchard, Niagara, The old and the new, New York, Publishers's printing company, 1899.

      Notons également que, selon la liste des instruments Welte vendus à l’étranger établie en 1947 par Andreas Weisser [1], un instrument (ou plusieurs ?) a(ont) été fourni(s) au baron Albert de l’Épée entre 1912 et 1914 ; quatre sites sont mentionnés : « Beaulieu, Nice, Grasse (Villa Henri) et Belle-Île sur Mer » (sic[2].

[1] Andreas Weisser était fondé de pouvoir de la firme Welte depuis 1912. Il a établi la liste des instruments vendus à l’étranger à la demande d’Edwin Welte.

[2] L’absence de précisions ne permet malheureusement pas de compléter le clin d’œil consacré aux orgues du baron (n° 15).

Affiche Welte Mignon et Philharmonie_edited.jpg

Publicité de la société Welte pour les instruments reproducteurs « Welte-Mignon » (piano) et « Welte-Philharmonie »(orgue)

Le texte en allemand est traduit sur la droite.

     L’enregistrement des rouleaux a lieu à Fribourg, grâce à une technique innovante [1], sur un orgue enregistreur dont le prototype, installé dès 1909, est modifié et porté à 28 jeux en 1913. Remarquons que la facture de l’orgue que Welte construira en 1913 pour le paquebot Britannic sera très semblable à celle de l’orgue enregistreur de Fribourg (toutes deux basées sur les modèles supérieurs V et VI).

[1] À l’époque, la seule autre méthode d’enregistrement était l’enregistrement acoustique sur cylindres de cire (faillible en raison de la fragilité de la cire). Or cette technologie s’avérait peu adaptée à la musique d’orgue.

      Welte commence en 1912 à enregistrer les plus grands organistes de l’époque ; le premier est l’italien Marco Enrico Bossi, le 18 juillet, suivi de peu par les français Eugène Gigout le 26 novembre, puis Joseph Bonnet le 6 février 1913 ; citons encore l’allemand Max Reger le 26 juillet 1913 et l’anglais Edwin Henry Lemare le 2 septembre 1913. Dans les dernières années des enregistrements, on peut citer Marcel Dupré en 1926 (voir ci-dessous). Certains organistes enregistreront à de nombreuses reprises comme, par exemple, E. H. Lemare dont on compte au moins 89 rouleaux vendus entre 1912 et 1928.

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Eugène Gigout (1844-1925) enregistrant sur l’orgue

« Welte-Philharmonie » de Fribourg en 1912

En bas de la photo, est écrit en lettres dorées :

« WELTE-PHILHARMONIE-ORGEL

Prof. Gigout für Welte-Philharmonie Orgel spielend »

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Max Reger (1873-1916) arrivant chez Welte à Fribourg pour enregistrer en 1913

Dans la voiture, Max Reger et Edwin Welte. Devant le bâtiment, Berthold Welte

Max Reger, autographe, 26 juillet 1913 (

Autographe de Max Reger, après la séance d’enregistrement du 26 juillet 1913 chez Welte à Fribourg

« Je suis complètement enchanté de l’orgue « Welte-Philharmonie » et je souhaite à ce bel instrument le plus large succès ».

LE PREMIER ENREGISTREMENT DE MARCEL DUPRÉ A LIEU CHEZ WELTE

L’organiste français Marcel Dupré (1886-1971) débute ses enregistrements avec les rouleaux Welte en enregistrant en 1926 sur l’orgue « Welte-Philharmonie » de Fribourg. En effet, alors qu’il est venu assister à l’important congrès sur l’orgue qui a lieu cette année-là à Fribourg, il est invité à enregistrer chez Welte.

     C’est ainsi qu’en une seule séance, le 18 septembre 1926, Marcel Dupré joue des œuvres de J. S. Bach, L.-C. Daquin, C. Franck et C.-M. Widor, une improvisation sur la berceuse de Schubert « Schlafe, schlafe… » (D 498, op. 98, n°2), ainsi que deux de ses propres œuvres :  Prélude et fugue in sol mineur, Cortège et litanie. Son emploi du temps ne permet pas d’autres séances d’enregistrement. Les rouleaux seront commercialisés à la fin de 1926 et en 1927.

Marcel Dupré à Francfort-sur-le-Main.jpg

Marcel Dupré

à Francfort-sur-le-Main

Date inconnue, Domaine public

     En 1986, le label Intercord publie 2 CD qui contiennent chacun des enregistrements de Marcel Dupré à Fribourg sur les rouleaux Welte, joués par l’orgue « Welte-Philharmonie » du Musée des Instruments de Musique mécanique de Linz (Museum für mecanische Musikinstrumente). Cependant, cet instrument de 2 claviers et pédalier ne comporte que 21 jeux et 1100 tuyaux ; plus petit que l’orgue d’enregistrement, il est moins adapté à une bonne restitution du jeu de l’organiste que celui de Seewen (voir plus bas « Composition de l’orgue destiné au Britannic »).

     Sur le vol. 1, on peut entendre Marcel Dupré interprétant ses propres œuvres citées ci-dessus. Sur le vol. 2 consacré à J. S. Bach, on l’entend jouer le Prélude et fugue en mi mineur (BWV 548) et la Sonate en Trio pour orgue n° 2 en ut mineur (BWV 526). Ce second volume peut être écouté en suivant le lien :

https://www.youtube.com/watch?v=SQNHkpRIgEs

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Vol. 1

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Vol. 2

CD publiés en 1986 par le label Intercord contenant certaines pièces enregistrées

sur rouleaux Welte par l’organiste Marcel Dupré

     Quant à l’improvisation sur la berceuse de Schubert, elle fait partie des œuvres proposées dans le vol. 1 de l’opus The Britannic Organ enregistré sur l’orgue « Welte-Philharmonie » de Seewen (voir fin de cet article).

     La vente des rouleaux est un succès commercial considérable jusqu’au début de la guerre. Les ventes se redressent au début des années 1920, mais des difficultés subsistent. Le dernier rouleau est enregistré en 1930.

    En ce qui concerne les orgues, après un arrêt quasi-total de la production pendant la guerre, la reprise en 1919-20 est chaotique jusqu’en 1923, mais de 1923 à 1930 une trentaine d’orgues supplémentaires sont construits. La société Welte est alors menacée par l’essor rapide de la radio et de la qualité du phonographe. En 1932, elle échappe de peu à la faillite, et le dernier orgue « Welte-Philharmonie » est construit en 1936.

COMMENT ÉTAIENT FABRIQUÉS LES ROULEAUX D'ORGUE WELTE ?

Le procédé d’enregistrement et de copie des rouleaux d’orgue Welte demandait une gigantesque somme de travail. Tous les mouvements de l’organiste, qu’il tire un registre, joue des notes sur le clavier ou actionne la pédale d’expression, étaient enregistrés en temps réel sous forme de lignes de couleur tracées sur un rouleau de papier. Comme le simple cousin d’un stylo à bille, l’appareil traçait des lignes de couleur sur le papier. Ces lignes de couleur étaient ensuite utilisées pour fabriquer, au moyen d’un dispositif de poinçonnage actionné à la main, un rouleau maître que l’on pouvait lire le lendemain sur un orgue Philharmonie. Ce rouleau était alors utilisé pour fabriquer à l’aide d’une poinçonneuse à usages multiples les rouleaux destinés à la vente.

Ce texte est le résumé en français de l’article :

Mervin E. Fulton, Wie die Welte-Orgelrollen hergestellt wurden, pp. 169-176, 2013 (voir Sources).

L'ORGUE "WELTE-PHILHARMONIE" DESTINÉ AU PAQUEBOT BRITANNIC

Les péripéties de l'orgue

     Deux documents concordants attestent qu’un orgue « Welte-Philharmonie » avait vocation à résider à bord du paquebot Britannic. Le premier est une illustration du catalogue Welte & Söhne de 1914, montrant l’orgue occupant deux niveaux sur l’arrière du grand escalier desservant les installations de première classe du bateau. Le second document est un croquis d’architecte provenant de l’Ulster Transport Museum (Cultra, près de Belfast) représentant le même escalier et, au deuxième niveau, la même façade (probablement décorative) de l’orgue, sous un angle un peu différent.

Catalogue Welte-Organ Britannic_edited.jpg

“WELTE-PHILHARMONIE-ORGEL

auf S. S. Britannic der White Star Line”

Catalogue « Welte & Söhne », 1914

Orgue du Britannic Croquis d'architecte (UFTM)_edited.jpg

L'orgue dans la cage du grand escalier du Britannic 

Croquis d’architecte (Ulster Transport Museum)

     L’emplacement destiné aux rouleaux n’est visible que sur l’image du catalogue Welte ; leur largeur est estimée à 390 mm, ce qui correspond à un orgue avec deux claviers. Christoph E. Hänggi, directeur du Musée des Automates à Musique de Seewen, estime que les claviers et la console devaient être placés à l’arrière de la façade, avec les tuyaux dans leur boîte expressive, comme c’est le cas pour l’orgue « Welte-Philharmonie » du Salomons Centre à Tunbridge Wells en Angleterre (voir ci-dessous). Cette hypothèse est cohérente, tant avec le fait que l’escalier est un lieu de passage, qu’avec l’existence d’un plan du navire indiquant un large espace destiné à l’orgue.

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Orgue « Welte-Philharmonie »

Maison de Sir David Lionel Salomons, Science Theatre, Tunebridge Wells (Angleterre)

Catalogue Welte & Söhne, 1914

La console et les trois claviers ne sont pas visibles car ils sont à l’intérieur de l’instrument.

 

Durant l'été 1913, l'inventeur scientifique Sir David Salomons à Tunbridge Wells (Grande-Bretagne), avait commandé un des plus grands orgues philharmoniques construits par Welte. À cet orgue était adjoint un orgue d'écho de 349 tuyaux, installé dans une salle dédiée. Un double mécanisme de lecture des rouleaux permettait à Sir Salomons d’utiliser, non seulement les rouleaux destinés à l'orgue symphonique, mais également ceux de l’Orchestrion Welte « Cottage » de 120 pistes qu'il avait possédé mais dont il s’était séparé. L’achèvement de l’orgue n’intervint qu’en décembre 1914, le délai de construction ayant été allongé en raison des extensions dont il était doté et de la déclaration de guerre.

     Quant à savoir si l’orgue a été installé à bord du Britannic après son lancement en février 1914, puis démonté fin juillet à la veille de la déclaration de guerre, ou si l’installation est demeurée à l’état de projet, cela reste en question, même si les documents ci-dessus constituent une forte présomption de présence éphémère de l’orgue à bord. Quoi qu’il en soit, la date de construction de l’orgue est vraisemblablement 1913, ou début 1914.

    Une autre question, restée sans réponse jusqu’à 2007, a été celle du devenir de cet orgue après la guerre. On n’avait en effet retrouvé aucune trace de cet instrument, ni chez les constructeurs du navire à Belfast, ni auprès de l’entreprise Welte. Ainsi, quand C. E. Hänggi annonce en 2006 la restauration imminente [1] de l’orgue « Welte-Philarmonie » qui fait partie des collections de Seewen, il n’imagine pas que l’énigme est sur le point d’être résolue : au printemps 2007, les restaurateurs découvrent l’inscription : « BRITANIK » en six endroits différents et peu accessibles de l’orgue. L’authenticité en a été certifiée par des experts. C’est une révélation ! L’orgue « Welte-Philharmonie » du musée est l’orgue destiné au paquebot Britannic, que l’on croyait perdu !

[1] Restauration confiée à la manufacture Kuhn de Männedorf. L’organiste David Rumsey (1939-2017) était le consultant.

Orgue du Britannic 1 (mieux) R.JPG

Orgue « Welte-Philharmonie » du Britannic (Musée de Seewen) après restauration en 2007

Dimensions : 800 x 350 x 600 cm - 1942 tuyaux

"Photo @ Museum für Musikautomaten"

Vue Intérieure de l'orgue R.png

Une des inscriptions en allemand trouvées à l’intérieur de l’orgue « Welte-Philharmonie »

du Musée de Seewen attestant de l’affectation de l’instrument

"Photo @ Museum für Musikautomaten"

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     Comment l’orgue est-il arrivé dans les collections du Musée ? La personne à l’origine de cette aventure est l’homme d’affaires suisse Heinrich Weiss (1920-2020). Collectionneur passionné d’automates musicaux, il achète, en 1969, cet orgue qui, ne trouvant pas acquéreur, allait être vendu à la ferraille. Le facteur d’orgues allemand Werner Bosch (1916-1992) qui veillait sur cet orgue depuis 1937, alors qu’il était employé chez Welte, apporte sa précieuse expérience, tant pour préserver l’instrument lors du déménagement en Suisse, que pour le remonter et le réinstaller en collaboration avec son collègue bâlois Bernhard Fleig. Ce travail a nécessité quelques 1500 heures de travail ! L’inauguration solennelle a lieu le 30 mai 1970.

Heinrich Weiss R.png

Heinrich Weiss

Fondateur du Musée de Seewen

Collectionneur ayant acquis l'orgue du Britannic

"Photo @ Museum für Musikautomaten"

     Désireux de faire profiter le public de sa vaste et précieuse collection dont l’orgue est la pièce maîtresse, Heinrich Weiss, décide en 1979 de fonder le Musée de Seewen. Ce musée devient national en 1990 quand H. Weiss, son épouse [1] et sa fille en font don à la Confédération suisse, avec mission d’agrandir et de rénover la surface d’exposition. Or, c’est à l’occasion de ces travaux que l’orgue sera restauré et identifié [2]. Il faut souligner le rôle majeur d’Heinrich Weiss dans la succession d’épisodes conduisant d’abord au sauvetage, puis à l’identification, de l’orgue du Britannic. Ce qui va en découler sur le plan culturel, à l’initiative du Musée de Seewen, est remarquable, comme nous le verrons.

[1] Berta Weiss-Stauffacher

[2] L’orgue restauré a été inauguré le 28 septembre 2007.

Entrée du Musée des Automates à Musique (Museum der Musikautomaten) à Seewen (SO, Suisse) après son extension achevée en 2000

Le graphisme du pavage sur le parvis évoque

les bandes perforées des rouleaux musicaux.

© Paebi, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Site internet (cliquer)

Musée de Seewen_edited.jpg

     Auparavant, que sait-on des péripéties de cet orgue avant 1969, dont W. Bosch a pu témoigner ? Vers 1920, la société Welte l’avait vendu au fabricant d’appareils photos August Nagel (1882-1943) [1] qui, grand mélomane, l’installa dans sa villa à Stuttgart. Ce dernier le fit cependant reprendre par Welte vers 1935. Après quelques travaux, l’orgue fut de nouveau vendu en 1937 avec une console datant de cette période. Son nouveau propriétaire était Eugen Kersting (1888-1958) [2], fabricant des lampes électriques Radium à Wipperfürth, qui l’installa dans la salle de réception de l’entreprise. W. Bosch, s’étant établi à son compte, continua à assurer l’entretien de l’instrument jusque dans les années 1960 quand, la société ayant changé de direction, il fallut chercher un nouvel acquéreur pour l’orgue, qui fut donc H. Weiss en 1969.

[1] L’entreprise d’August Nagel, fondée en 1908 fut rachetée par le groupe Zeiss-Ikon en 1926. En 1928, A. Nagel fonda une nouvelle société d’appareils photo, rachetée cette fois par Kodak en 1932. Curieusement, il n’a pas été trouvé de photos de l’orgue. Il semble que deux petits sommiers supplémentaires aient été ajoutés à la demande de son propriétaire pour quelques nouveaux jeux.

[2] Des modifications furent apportées à la demande de E. Kersting, principalement l'ajout de deux rangées d’anches et quelques transformations mineures La « Wienerflöte » (flûte viennoise) d'origine a été remplacée par une « Harmonieflöte » (flûte harmonique), mais par chance, tous les tuyaux des deux registres ont survécu. La « Wienerflöte » a pu retrouver sa configuration d'origine.

     Aux côtés de H. Weiss, Werner Bosch a été l’ange gardien et la mémoire de cet orgue auquel il était attaché. À Seewen, il avait continué à en assurer la maintenance avec Bernhard Fleig. Infiniment heureux de voir revivre l’orgue « Welte-Philharmonie », W. Bosch céda à H. Weiss 1230 rouleaux originaux qui venaient du fonds Welte, et qui appartiennent dorénavant au musée de Seewen. Il fut ainsi l’artisan de la diffusion d’un héritage culturel inestimable, en particulier pour les organistes et les amateurs d’orgue.

Constitution de l'orgue du Britannic, hier et aujourd'hui

    Des bombardements répétés, en 1940 puis en novembre 1944 ont complètement détruit les bâtiments de la firme Welte à Fribourg, et par conséquent les stocks, les instruments et les archives de la société. Comme il ne reste aucun document concernant l’orgue « Welte-Philharmonie » commandé pour le Britannic, les informations données ci-dessous résultent des conclusions des divers experts ayant joué et/ou étudié cet orgue, ou l’ayant restauré. En résumé :

     • l’orgue du Britannic est une variante du modèle de base V-VI. Sur le site du Musée de Seewen, il est précisé : « les tuyaux, le sommier et peut-être même la traction sont d’origine ou n’ont subi que très peu de modifications, apportées qui plus est par le fabricant lui-même. Bien que relativement importants, les agrandissements effectués sur le modèle de base V-VI entre 1920 et 1937 peuvent être eux aussi qualifiés d’authentiques puisque signés Welte. Les quelques tuyaux manquants ou endommagés ont été remplacés par des tuyaux Welte originaux ou par des tuyaux soigneusement reconstruits d’après les normes et procédés de fabrication de l’entreprise

     • le seul instrument équivalent restant aujourd’hui est celui de Turnbridge (voir illustration ci-dessus).

     • on ignore ce qu’est devenu le buffet d’origine et si l’instrument vendu en 1920 le possédait encore. Ce dont on est sûr, c’est qu’à Wipperfürth, l’instrument n’était protégé que d’une simple et élégante grille en bois. De ce fait, le buffet actuel est nouveau et intègre le caisson original.

     • la console n’est certainement pas totalement d’origine car, suite aux petits agrandissements de l’orgue en 1920 et 1937, elle aurait dû être remplacée ou tout au moins modifiée ; cette dernière hypothèse est cohérente avec l’impression que donne la console actuelle de contenir des composants d’origine.

      Cette dernière comporte deux claviers de 58 notes, un pédalier, le mécanisme de lecture des rouleaux et les tirettes de 38 jeux.

Console de l'orgue 1 (mieux) R.JPG

Console de l’orgue « Welte-Philharmonie » du Britannic (Musée de Seewen)

"Photo @ Museum für Musikautomaten"

      • l’enregistrement en 1961 d’un disque vinyle « Reger joue Reger [1] » à partir des rouleaux que Max Reger avait enregistrés à Fribourg en 1913 a été réalisé en faisant lire ces rouleaux par l’orgue avant son départ de Wipperfürth. Cet instrument s’avéra très bien adapté, la majorité de ses jeux correspondant à ceux de l’orgue enregistreur « Welte-Philharmonie » de Fribourg. C’est encore le cas pour l’orgue actuel comme le montre sa composition (décrite ci-dessous), dont les jeux communs aux deux instruments sont largement prédominants.

[1] « Max Reger spielt eigene Orgelwerke », Electrola Co. de Cologne, Allemagne 1961 : 1C 053-28925

Composition orgue de Seewen.png

L'orgue du Britannic et la diffusion de l'héritage enregistré sur rouleaux musicaux

     Le grand nombre de jeux communs à l’orgue enregistreur de Fribourg et à l’orgue lecteur du Musée de Seewen permet de lire, avec ce dernier, les rouleaux de musique enregistrés au début du XXe siècle à Fribourg avec la plus grande fidélité aux sonorités souhaitées par les organistes en sélectionnant leurs jeux. Ainsi, l’orgue du Britannic permet de restituer les tout premiers documents existants témoignant de l’interprétation musicale d’organistes nés au XIXe siècle, alors qu’il n’existe pas d’autres enregistrements d’orgue de la même époque. C’est fascinant.

     Pour faire profiter le grand public de cet héritage, le Musée de Seewen s’est impliqué dans des enregistrements de l'orgue du Britannic lisant des rouleaux des années 1912 à 1930. Il en a résulté une série de 23 CD, édités sous le titre The Britannic Organ par le label munichois OehmsClassics ; cela représente douze albums enregistrés de 2011 à 2016 et 27 heures de musique qui donnent à entendre le jeu d’artistes majeurs tels que Edwin Lemare, Max Reger, Eugène Gigout, Joseph Bonnet, …

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Pochette du Vol. 4 de la série « The Britannic Organ »

consacré à des enregistrements d’Eugène Gigout et de Joseph Bonnet, interprétant des œuvres de leur composition ainsi que d’autres compositeurs

© 2012 OehmsClassics Musikproduction GmbH

     Par ailleurs, des projets ont été développés en collaboration avec la Haute École fédérale des arts appliqués de Berne, pour préserver les nombreux rouleaux du Musée de Seewen, tant d’orgue que de piano, et sauvegarder leur contenu musical en les scannant (notons que ces rouleaux constituent déjà un enregistrement numérique avec la séquence binaire : trou – non trou). Les rouleaux de papier peuvent ainsi être archivés sous forme de données brutes ou convertis en fichiers MIDI qui les rend immédiatement accessibles.

     Grâce à leur catalogage systématique, les rouleaux de musique sont pour la première fois accessibles en grand nombre aux musiciens, chercheurs, musicologues… et constituent une base importante pour l'étude des styles d'interprétation d’un peu plus d’une centaine d’années.

L'orgue "Welte-Philharmonie", un précurseur !

    L’étonnante destinée de l’orgue « Welte-Philharmonie » construit en 1913 pour le Britannic nous conduit à réfléchir sur l’histoire de la reproduction de la musique de piano, et surtout d’orgue. Rien n’était vraiment satisfaisant dans le dernier quart du XIXe siècle, que ce soit les phonographes ou les gramophones.

     Au tout début des années 1900, l’entreprise allemande Welte a réussi, la première, la prouesse de restituer les œuvres avec une qualité égale à celle des prestations des pianistes, puis des organistes. Comment ? En faisant reproduire mécaniquement la musique par un instrument identique à celui qui a servi à l’enregistrer. L’idée était simple mais la réalisation technique était une prouesse en ce début du XXe siècle, où ni l’électronique, ni l’informatique n’existaient encore.

     Compte tenu de la fidélité de reproduction des interprétations, l’orgue du Britannic, comme les autres orgues « Welte-Philharmonie » ont donc été les précurseurs des orgues à tuyaux contemporains qui, disposant d’un système de transmission informatique répondant à la norme MIDI, sont capables d’enregistrement et de restitution parfaite du jeu des organistes.

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Sources :

• Site internet du Musée des Automates à Musique de Seewen (Museum der Musikautomaten) : https://www.musikautomaten.ch/fr

• Mark Chirnside, The Olympic-class Ships. Olympic Titanic Britannic, Tempus Publishing Ltd, 2004

Musical Instruments at the world’s Columbian Exposition, Presto Company, Franck D. Abott, Chicago, 1895

•  Peter Hagmann, Das Welte-Mignon-Klavier, die Welte-Philharmonie-Orgel und die Anfänge der Reproduktion von Musik, Bern ; Frankfurt am Main ; New York : Lang, 1984. Version numérique : Freiburg im Breisgau : Universitätsbibliothek, 2002

 David Rumsey and Christoph E. Hänggi, The Origins of Seewen’s Welte-PhilharmonieThe Diapason, Mars 2008, pp. 24-28

webDiapMar08p24-28.pdf

 David Rumsey, The Seewin-Britannic Organ and its associated rolls, The Amica Bulletin, 2009, vol. 46 (1), pp. 10-19

 Catalogue de l'exposition “Wie von Geisterhand » organisée par le Musée des Automates à Musique de Seewen en collaboration avec la Haute école fédérale des arts appliqués de Berne, pour le centenaire de l’orgue « Welte-Philharmonie » en 2011, en particulier :

   - David Rumsey, Pearls and rarities of the Welte Organ roll collection, p. 86

   - Gerhard Dangel, Die Firma Welte und die Welte-Philharmonie-Orgeln weltweit - Ein Bestandsaufnahme, p. 130

   - Christoph E. Hänggi, Die Seewener Welte-Philharmonie Orgel, p. 200

• David Rumsey, Welte’s Philharmonie rolls recording 1910-1928 : My afternoons with Eugène Gigout, The Diapason, Mars 2011, pp. 25-33

• Bernhard Häberle und Jürgen Dahlbüdding, Vom Orchestrion zur Kirchenorgel, Geschäftliche Aktivitäten des Hauses Welte in Freiburg ab der Wende zum 20. Jahrhundert, Das Mechanische Musikinstrument, 2011, n° 110, pp. 7 - 18

• Actes du symposium de 2013 ‘Recording the soul of music’ par Christoph E. Hänggi et Kai Köpp (HRSG.), “Im Gedenken an David Rumsey (1939-2017)”, Seewen/Bern 2017, en particulier :

   - Melvin E. Fulton, How the Welte pipe organ rolls were made, p. 162

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